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Maitres du Vent promo

 

On m’appelle le Fléau de la Somme et de la Loire.

J’aime ce nom. Ce furent des prêtres chrétiens qui me le donnèrent, persuadés que le diable m’avait envoyé pour les punir de leurs péchés. Ce nom laisse entendre que je suis redoutable, et la peur force le respect. Par son caractère, un homme tel que moi se doit d’inspirer la peur à ses ennemis, d’affaiblir leur détermination. En grande part, la vie d’un Viking est une illusion, et l’illusion d’un Viking fait sa réputation. Ce nom est empreint de vérité. Je suis un fléau, un cauchemar, une affliction sur les terres que je traverse. Or un nom, c’est une chose que l’on vous assigne. Il faut mériter sa réputation. J’ai consacré ma vie à forger la mienne tout comme un forgeron s’emploie à forger la lame parfaite. Les dieux se firent connaître à nous par leurs hauts faits, de même l’on me connaîtra et l’on se souviendra de moi pour mes prouesses, à tout jamais.

Je m’appelle Hasting. Je suis Danois de naissance, mais je vécus peu de temps dans ma patrie d’origine. Mon père, d’après mes souvenirs, était un riche chef de clan du nom de Ragnar. Nous vivions dans une vaste demeure aux murs de pierre et de terre. Ses piliers se dressaient jusqu’au ciel et, sur le seuil, les totems des dieux Freyr et Freyja protégeaient notre famille. Depuis la bâtisse, on voyait nos terres à l’est jusqu’à l’océan et, à l’ouest, les plaines du Jutland. Nous contemplâmes ainsi d’innombrables couchers de soleil. Je me rappelle que mon père passait beaucoup de temps avec moi. Il m’enseignait les coutumes de mon peuple et toutes les leçons qu’un garçon doit connaître pour devenir un homme d’honneur. À l’époque, je voulais être en tout point comme mon père. C’était une force de la nature. J’ai oublié la plupart de ses enseignements aujourd’hui, à l’exception d’un seul. Il reste gravé dans ma mémoire depuis le jour où il le prononça et je me souviens de ses mots comme s’ils franchissaient encore ses lèvres.

— Un jour, je mourrai, ta mère mourra, tes frères et tes sœurs mourront, et toi, mon fils, tu mourras aussi, me dit-il. Ce qui ne meurt jamais, c’est la réputation qu’un homme laisse derrière lui à sa mort. La renomé c’est tout.

J’aimerais me rappeler un peu mieux mon père, mais un autre Danois l’a assassiné pour ses richesses quand j’étais encore à cet âge dont peu d’hommes se souviennent. C’est une chose bien curieuse que la mémoire, capricieuse, surtout pour un garçon aussi jeune que je l’étais. Ma mère, mes sœurs et mes frères furent vendus comme esclaves. Ma famille dispersée ne devait plus jamais se revoir. J’ignore où furent envoyés les miens, mais je fus enlevé à bord d’un drakkar dont la destination détermina le reste de ma vie. Réduit en esclavage, je fus abandonné dans un coin du navire, ligoté, bâillonné. On me faisait boire pour m’endormir. C’est tout ce dont je me souviens, de brefs aperçus d’un voyage éprouvant. Si mon esprit me força à oublier cette période, je crois que c’est pour me permettre de guérir. Tout cela parce qu’un autre homme convoitait la richesse de mon père. Ce fut ainsi que j’appris la malveillance des hommes – de tous les hommes – et la brutalité qui sommeille au cœur de notre race.

Mon histoire n’est pas une histoire de vengeance. Non, l’homme qui tua mon père perdit lui-même la vie avant que je sois en âge de porter ma première barbe. Ce furent des Danois, rencontrés lors de mes voyages, qui me l’annoncèrent. Tel est le sort d’un Danois. Les vengeances entre familles alimentent des luttes constantes, dépouillant les clans de leurs vies, de leurs richesses. À mon humble avis, c’est pour cette raison que les Danois ne devinrent jamais de sérieux rivaux pour les Francs. Sachant cela, je décidai très tôt de ne pas me mêler des politiques du Nord. Mon histoire est celle d’un garçon, autrefois esclave, qui devint seigneur de guerre et contribua à renverser tout un empire, l’empire des Carolingiens. C’est l’histoire de mon aventure en tant que Viking, où j’appris à faire main basse sur tout ce que je désirais, acquérant ainsi la réputation de Fléau de la Somme et de la Loire.

Mon histoire commença lorsque mes ravisseurs me vendirent à un homme du nom d’Hagar. Il vivait sur une île lointaine appelée l’Irlande. Jamais un homme ne vit d’arbres, d’herbe ou de buissons plus verdoyants que sur ces terres. La pluie y abreuvait la campagne sans discontinuer. D’abord, je crus qu’elle cesserait, mais au cours de mon séjour, cela ne se produisit qu’à une ou deux reprises, en été, avant de reprendre sous d’autres formes. Du moins, c’est ainsi que je m’en souviens, et les rares Irlandais que j’ai rencontrés depuis ont ri de bonne grâce en m’entendant décrire ainsi leur pays. 

Le navire qui me transportait arriva au longphort d’Hagar par un après-midi maussade. Un petit groupe de guerriers vint interroger le capitaine avant de permettre au bateau d’amarrer. Le longphort était une structure en bois sommaire, avec un long embarcadère qui s’avançait à ciel ouvert. Le quai surmonté d’un épais toit de chaume protégeait les navires d’Hagar. Des barnaches et des moules recouvraient les poteaux soutenant l’embarcadère, délimitant la marée haute. Nous étions arrivés à marée basse et l’équipage amarra le navire aussi près du quai que possible, l’attachant aux poteaux par des cordes avant de sauter dans l’eau peu profonde. L’un d’eux me hissa sur son épaule. Embourbés jusqu’aux genoux, ils rejoignirent la côte rocheuse. 

Le village d’Hagar était aussi une forteresse. Il avait bâti un mur en bois haut comme trois hommes tout autour des maisons longues. Deux tours à ciel ouvert permettaient de surveiller les terres environnantes. À l’est, les tours étaient orientées vers la côte, l’océan et l’horizon, tandis que celles de l’est surplombaient une étendue sauvage et luxuriante de chênes, de frênes et de trembles. Au-delà des murailles du fort, c’étaient les terres cultivées, divisées en parcelles irrégulières délimitées par de fragiles clôtures en acacia. Pendant la moisson, les esclaves y travaillaient de l’aube jusqu’au crépuscule. À l’intérieur des murs, on comptait cinq maisons longues, chacune bâtie dans une direction différente afin de décrire un demi-cercle orienté vers le nord. Leurs murs étaient composés de solides blocs de tourbe empilés à hauteur de poitrine, surmontés d’un toit de chaume qui descendait en pentes basses. Ce fut dans la plus imposante, celle d’Hagar, que mes ravisseurs m’emmenèrent le premier jour. Je ne me souviens pas de ce qui fut dit ni des noms des hommes qui m’avaient conduit jusque-là, mais je me rappelle ce qu’ils vendirent à Hagar. Ils n’apportaient pas uniquement des esclaves par la mer, mais également les biens de ma famille, et parmi eux, l’épée de mon père. Lorsqu’Hagar l’attacha à sa ceinture, je me jurai de la lui reprendre un jour. 

Pendant les premières années que je vécus en Irlande, je vis rarement l’extérieur. Tous les esclaves d’Hagar habitaient dans la même maison longue, à l’extrémité est du village. La plupart ne rentraient que pour manger et dormir. La journée, les esclaves quittaient la maison pour s’atteler aux tâches que leurs maîtres leur imposaient. De nombreux enfants, souvent plus jeunes que moi, demeuraient dans la maison des esclaves. Tandis que les adultes travaillaient, les enfants restaient confinés dans une pièce à l’écart, au fond de la bâtisse, sous la surveillance d’une Irlandaise aux longs cheveux noirs et aux yeux d’un vert profond prénommée Eanáir. C’était une méchante femme qui paraissait aimable et attentionnée aux yeux des autres, mais qui, en leur absence, maltraitait et délaissait les enfants. Elle passait toutes ses journées hors de la maison longue, nous abandonnant en pleurs dans nos lits d’enfant. Le mien, grossièrement taillé et plein d’échardes, relégué dans un recoin sombre où la seule lumière qui me parvenait était celle d’un évent pratiqué dans le toit pour laisser échapper la fumée du feu, me faisait l’effet d’une cage. Dans l’un de mes tout premiers rêves, au fond de mon petit lit, Odin m’apparut. Il m’accorda le pouvoir de devenir aussi léger qu’une plume et je m’évadai de ma prison, sautant dans le feu pour laisser la fumée m’emporter vers la liberté par l’ouverture du toit. Ce rêve me donna l’espoir qu’un jour, peut-être, les dieux m’épargneraient ces souffrances. Ce fut cet espoir, je crois, qui me permit de supporter les premiers temps de ma captivité.

Je ne saurais dire combien de temps je vécus ainsi comme un animal en cage. J’ai peu de souvenirs de ce qui se passait sous la houlette d’Eanáir. J’impute ces défaillances de mémoire à la potion qu’elle nous donnait pour nous faire dormir pendant toute la journée. Elle la mélangeait à notre nourriture, de sorte que nous n’avions que deux choix : manger et dormir, ou nous affamer. Parfois, elle s’emportait sans raison apparente contre les enfants, dont je faisais partie, mais la plupart du temps elle nous laissait seuls durant le jour, avec de maigres provisions et rien pour nettoyer les nourrissons qui souillaient leurs langes. Les enfants et les bébés se vautraient dans leurs excréments pendant plusieurs journées d’affilée. À cause de la saleté, un garçon tomba malade et mourut, mais lorsqu’elle rentra pour une veille sommaire, Eanáir ne s’en aperçut pas. Son corps resta là, à pourrir pendant tout l’après-midi avant qu’un autre esclave de retour des champs, alerté par l’odeur, ne le découvrît dans son petit lit. Personne ne réagit vraiment, car l’enfant n’avait pas de famille. Il était comme moi, un gamin acheté par Hagar aux marchands d’esclaves, un exilé sans aucun proche pour s’occuper ou se soucier de lui.  Quand je les vis emporter son corps à l’extérieur de la maison longue, la crainte envahit mon cœur qu’un jour, moi aussi, je connusse le même sort.

Eanáir faisait en sorte de s’occuper convenablement des enfants des autres esclaves afin de ne pas s’attirer d’ennuis. Elle assurait le minimum pour les garder propres avant le retour de leurs parents, à la fin de la journée de travail. Ceux-là passaient du temps dans la salle principale, le soir et la nuit, un environnement social essentiel pour l’éducation d’une jeune âme. Les enfants sans parents, en revanche, restaient seuls dans la pièce. De temps à autre, Eanáir venait nous voir. Elle nous donnait tout juste les aliments nécessaires à la survie, mélangés à la potion somnifère, et rien d’autre. Afin d’étouffer nos pleurs au monde extérieur, elle capitonnait les murs de la pièce avec d’épaisses couvertures cousues les unes aux autres et rembourrées de paille. Pour empêcher les enfants de s’échapper, ce que je tentai moi-même à quelques occasions quand j’avais l’esprit clair, elle fermait la chambre à clé sans jamais oublier de verrouiller cette maudite porte. La nuit dans la chambre était silencieuse et noire. Si je me réveillais, mes yeux ne rencontraient que l’obscurité profonde, seulement troublée par la brise marine ou le crépitement de la pluie sur le chaume. Ce fut dans ces ténèbres que je connus mes premières terreurs nocturnes. Et puis, je cessai de pleurer. Je compris que c’était bien futile, acceptant que personne ne viendrait jamais me sauver.

Un jour, tout à coup, les choses changèrent. Eanáir entra dans la pièce, suivie par Hagar, et elle tendit le doigt vers le coin où je me trouvais. C’était la première fois que je le voyais dans la maison longue des esclaves. Il s’approcha de mon lit d’enfant et il me dévisagea, de ses yeux enfoncés emplis de lassitude. Il m’empoigna par la nuque. Son bras puissant me souleva de terre. En me sentant, il fit la grimace. Avec son autre main, il se pinça le nez, puis il tourna la tête.

— Il est crasseux… et chétif, déclara Hagar d’une voix étouffée sous sa main.

— C’est son gabarit, mon seigneur, répondit Eanáir. Je me suis bien occupée de lui.

— J’ai entendu certaines rumeurs, poursuivit Hagar en me lâchant la peau du cou. Apparemment, elles sont fondées.

Eanáir déglutit.

— Des rumeurs ?

Il se tourna vers elle, menaçant et déterminé.

— Les autres affirment que tu ne t’occupes pas de ces enfants aussi bien que tu le devrais. Deux sont morts de maladie rien que cette année. Ce sont deux de trop.

— Les enfants meurent, mon seigneur, vous le savez, rétorqua Eanáir sur un ton suppliant. Rares sont ceux qui survivent à l’enfance.

De colère, les sourcils d’Hagar s’avancèrent devant ses yeux.

— Mensonges, dit-il. Je les ai trop souvent entendus. Honte à moi de les avoir crus aussi longtemps ! Je n’ai pas acheté ces gamins pour les laisser mourir dans leurs berceaux. J’ai besoin qu’ils deviennent forts pour aller travailler aux champs.

— Ce sera le cas pour nombre d’entre eux, dit Eanáir en passant ses doigts tremblants dans sa longue chevelure noire.

Hagar regarda les autres enfants. Tous étaient dans le même état que moi, ou pire. Il déclara :

— Je t’ai confié ces enfants. Tu as trahi ma confiance.

Il retroussa les manches de sa tunique, révélant ses avant-bras épais et puissants.

— Ingrid ! s’écria-t-il.

Une jeune femme aux cheveux roux flamboyants, vêtue d’une simple robe de ferme et d’un tablier brun couvert de taches, franchit la porte au pas de course. 

— Oui, mon seigneur ? demanda-t-elle en baissant respectueusement la tête.

— Faites nourrir et nettoyer ces enfants. Et demandez à Orm d’abattre ce mur. Ceci n’a rien à faire dans une maison longue. Pourquoi l’a-t-on bâti ?

— C’est Eanáir qui a proposé de le construire afin que les pleurs des enfants ne dérangent pas les autres la nuit, expliqua Ingrid.

— Qui a donné son accord pour une telle construction ? s’enquit Hagar.

Ingrid se recroquevilla en répondant :

— Orm.

— Quel imbécile, dit Hagar. 

Puis il s’écria d’une voix forte :

— Dorénavant, si un enfant pleure la nuit, l’un des esclaves devra s’en occuper. Comme il est de coutume de le faire !

Reportant alors son attention sur moi, Hagar déclara :

— Celui-ci est assez grand pour se mettre au travail. Emmenez-le dans ma maison et confiez-le à Gyda. Dites-lui ce qui s’est passé ici.

Hagar tendit la main vers la tête d’Eanáir, empoignant ses cheveux à la racine, et tira avec brutalité. La femme poussa un hurlement retentissant tel que je n’en avais encore jamais entendu. Puis, l’entraînant par le cuir chevelu, il sortit de la pièce et traversa le reste de la maison.

— Tu as de la chance que je voyage souvent, sinon je m’en serais aperçu bien plus tôt, l’entendis-je ajouter.

Nous étions sauvés. Ce que j’ignorais encore, mais que j’aurais tôt fait d’apprendre, c’était que je venais d’échanger un tortionnaire contre un autre. Sur le moment, je ne pouvais pas comprendre que le véritable monstre n’était pas Eanáir, mais Hagar, même si ce dernier avait semblé se soucier un tant soit peu des enfants qu’il possédait. Ingrid chargea d’autres esclaves  de s’occuper des enfants les plus jeunes tandis qu’elle me conduisait chez Hagar. Là, nous fûmes accueillis par une femme de grande taille aux hanches larges, aux épaules carrées et aux cheveux noirs coupés court au-dessus des oreilles.

— Je m’appelle Gyda, me dit-elle. Et toi ?

— Hasting, répondis-je avec nervosité.

— Et quel âge as-tu, Hasting ? demanda-t-elle d’un ton ferme, dardant sur moi son regard perçant.

— Je… je ne sais pas.

Les mots me venaient péniblement, car je n’avais pas parlé depuis longtemps.

Gyda mit un genou à terre pour me regarder dans les yeux.

— D’où viens-tu ?

— Je suis danois.

— Tu es le fils de Jarl, observa-t-elle. Je me rappelle quand Hagar t’a acheté.

— J’ai faim, dis-je brusquement.

C’était la vérité. Je n’avais pas mangé depuis au moins une journée. Le temps avait tourné à l’orage et une brise océane glaciale chargée de bruine balayait le village. Mes jambes flageolaient comme une feuille dans le vent.

— Emmène-le dans la salle d’eau, demanda Gyda à Ingrid. Tu mangeras quand tu seras propre. À partir de maintenant, tu es à moi et tu feras ce que je te dis. C’est ton devoir, tu comprends ?

Je hochai la tête. Ingrid me prit par la main et nous traversâmes le village jusqu’à une petite cahute dressée contre la muraille. Elle avait un toit pentu composé de planches en bois enduites de poix, et sa petite cheminée crachait de la fumée blanche vers le ciel. Elle m’aida à me déshabiller et me fit attendre devant la porte. Lorsqu’elle tira le verrou, d’épais volutes de vapeur se libérèrent pour flotter vers les nuages. En pénétrant dans la cabane, je découvris deux autres femmes nues, qui se frottaient le corps avec des linges humides. Au centre de la pièce, un chaudron en fer était rempli de pierres luisantes. Les femmes s’interrompirent lorsque j’entrai avec Ingrid. Me retournant pour la regarder, je constatai qu’elle s’était déshabillée sans que je m’en rendisse compte. Je n’avais encore jamais vu de femme dévêtue et sa nudité éveilla des sensations en moi. Si je devais les décrire aujourd’hui, je dirais qu’elles étaient proches du désir. À cet âge-là, les garçons n’éprouvent pas les mêmes passions que les hommes adultes, mais ils ne sont pas immunisés contre l’excitation. Ingrid me poussa doucement et me fit asseoir sur un banc le long du mur. S’emparant d’un seau sous le chaudron en fer, elle versa de l’eau sur les pierres. Aussitôt, elles crépitèrent, remplissant la pièce d’une vapeur plus dense encore. Des gouttes d’eau perlaient sur ma peau. À l’aide d’un linge, Ingrid entreprit de me récurer sans ménagement, par de grands gestes répétés. Quand elle eut terminé, ma peau était aussi écarlate d’une tranche de betterave.

Après m’avoir habillé de frais, Ingrid me raccompagna auprès de Gyda, qui me prit sous son aile et me conduisit dans la maison. Là, elle m’installa sur un banc. La salle principale était bien plus grande que la maison des esclaves. Son toit était surélevé, loin au-dessus du sol, elle était plus longue et la double porte impressionnante de l’entrée donnait sur un immense foyer central. Au-dessus du feu, deux épaisses tringles en fer soutenaient une marmite. Gyda me servit un bol de potage, qu’elle m’apporta. Après l’avoir fait tourner pendant un moment pour m’assurer qu’il ne soit pas trop chaud, j’en avalai quelques gorgées. Je me rappelle l’avoir trouvé délicieux, même si je savais que ce n’était pas un potage exceptionnel. C’était un mélange plutôt fade de chou, jambon, oignons et poireaux, assaisonné d’herbes aromatiques. Pour beaucoup, cela n’aurait rien eu d’un festin, mais en comparaison avec ce que me servait Eanáir jusqu’alors, c’était un vrai délice.

Alors que je dégustais mon premier véritable repas depuis longtemps, Hagar et ses hommes firent leur entrée dans la salle, suivis par Eanáir. Des villageois, hommes et femmes libres, se rassemblèrent sur les bancs et prirent place autour de moi. À mon grand étonnement, ils ne firent aucun commentaire sur ma présence. À vrai dire, ils ne semblaient même pas avoir remarqué mon existence. Hagar fit agenouiller Eanáir devant son fauteuil à haut dossier, et il se campa devant elle dans une posture de domination. Les mains sur les hanches, il se mit à faire les cent pas tout en se raclant la gorge.

— Merci de vous être réunis au dernier moment, dit-il à l’assemblée. Je vous ai convoqués pour accuser cette femme. Elle a maltraité ma propriété, grave crime selon nos lois. Comme c’est l’esclave de Sven, je lui demande la permission de la châtier. Sven, cette perte te sera compensée.

Un homme dégingandé au visage émacié, barbe noire tressée et longs cheveux emmêlés, se leva et déclara :

— Vous avez ma permission, seigneur. Ces derniers temps, cette esclave cause du grabuge chez moi.

Hagar adressa à son auditoire un sourire cruel.

— La maltraitance envers les enfants compte parmi les pires méfaits aux yeux des dieux.

Il tira violemment sur les cheveux d’Eanáir pour pencher sa tête en arrière, ses yeux en direction du plafond. De sa ceinture, il dégaina un long couteau de chasse et l’appuya contre sa gorge ainsi exposée.

— Hake, d’après les dieux, quel est le châtiment pour une esclave comme celle-ci ?

Gyda se pencha et murmura à mon oreille.

— Hake est notre Skald. Il connaît les actes des dieux, et il interprète leur volonté.

De l’autre côté de la salle, assis sur le banc opposé, un homme se leva. Bâti comme un bœuf, il avait un torse en forme de baril, des bras épais et des jambes robustes. Ses cheveux étaient courts et il portait une tresse fourchue en guise de barbe. Il posa les mains sur ses hanches et déclara :

— Un jour, Odin amena le loup Fenrir à Asgard, dans l’espoir de l’apprivoiser. Mais quoi que fissent les Ases, le loup devenait toujours plus dangereux. Ils ne parvenaient pas à changer sa nature. De même, nous ne changerons pas la nature de cette esclave irlandaise.

— Rappelle-moi ce que les dieux firent au loup ? demanda Hagar.

— Ils l’attachèrent à un rocher, et plus il se débattait, plus ses chaînes se resserraient, expliqua Hake.

Hagar retira sa lame de la gorge d’Eanáir.

— Apportez-moi les chaînes, ordonna-t-il.

Soulevant Eanáir du sol, il la jeta vers ses hommes qui la rattrapèrent et la ligotèrent avec des cordes. Puis ils quittèrent la salle, franchissant la double porte. Alors que les villageois se levaient à leur tour pour les suivre, Gyda tendit la main et la posa sur ma poitrine pour m’empêcher de bouger. Elle baissa alors sur moi son regard troublé.

— Souhaites-tu assister à son châtiment ? Ce ne sera pas agréable. Tu risques d’être effrayé.

Sans la moindre hésitation, je répondis :

— Oui. 

Gyda récupéra mon bol et le rangea derrière elle sur le banc. Puis elle me prit la main et me conduisit à l’extérieur, vers la cour centrale du village. J’éprouvais un sentiment oppressant dont je ne parvenais pas à me débarrasser, même si je n’avais pas compris ce que signifiait l’histoire d’Hake. Je savais qu’Eanáir allait souffrir, j’estimais qu’elle le méritait, et pourtant j’étais réticent à voir ce qui en résulterait. Je craignais presque qu’elle pût encore en réchapper et continuer à faire du mal aux autres. Cette même appréhension de l’inconnu, l’idée que les événements tourneraient rarement en ma faveur, me hanta toujours dans les moments les plus cruciaux de ma vie. Pour la première fois, ce sinistre pressentiment me nouait le ventre, comme si j’avais mal agi. Je suppose que c’est ce qu’éprouvent de nombreuses victimes, une impuissance individuelle devant le mal, la culpabilité et la honte de s’être laissé faire, l’impression qu’elles auraient dû refuser de devenir les victimes d’un autre.

Gyda et moi sortîmes ensemble du village pour rallier le longphort, où Hagar observait les rochers longeant la côte vers le sud. Le vent du sud s’était levé et les bourrasques soulevaient les cheveux d’Hagar, les projetant devant ses yeux et sa bouche. Cela ne semblait pas le perturber. Je n’avais pas revu la côte depuis mon arrivée et je fus émerveillé par la majesté du paysage. Les vagues se brisaient en grondant, dans des gerbes d’écume, sur les rochers dentelés qui dépassaient des eaux peu profondes. À marée haute, la splendeur et la puissance de l’océan s’exprimaient dans un corps à corps redoutable entre la terre et la mer, éperonné par un vent implacable dont le sifflement assourdissant ne cédait que devant le tonnerre du ressac contre les rochers. Les oiseaux de mer flottaient sans effort sur les courants d’air, guettant les trésors d’abondance de l’océan en contrebas. Ils plongeaient comme des harpons, pour émerger avec des poissons frétillants dans leurs becs. Les créatures merveilleuses avaient maîtrisé le vent dans toute sa fureur, contrôlant sa puissance pour devenir des prédateurs presque intouchables dont les descentes en piqué, je l’imaginais alors, devaient inspirer à leurs proies une indicible terreur. Combien les hommes seraient puissants s’ils parvenaient à maîtriser ce pouvoir afin de fondre sur leurs ennemis par surprise, avec une telle précision et une efficacité mortelle ?

Mon imagination qui s’emballait fut brusquement ramenée à la réalité par le bruit métallique de chaînes non loin de là. Eanáir avait les poignets attachés par des fers et Hagar la ligotait fermement, avec trois cordes, à un rocher à hauteur de taille. Le rire des hommes était porté par le vent lorsqu’ils s’en allèrent, la laissant souffrir seule dans le froid et la pluie. À mon grand soulagement, c’était là toute l’ampleur du châtiment. Ils ne faisaient pas couler de sang, n’abusaient d’elle d’aucune manière. Hagar et ses hommes partaient, la laissant seule là où personne ne lui ferait l’honneur d’assister à sa mort. Deux semaines plus tard, alors que Gyda m’avait envoyé faire une course, je revins voir ce qu’il était advenu de cette femme. Les mots me manquent pour décrire ce que je vis alors. L’horreur était telle que je m’empressai de chasser cette vision de mon esprit. Jamais je ne racontai à quiconque ce que je découvris, enchaîné à ce rocher.

Pendant deux ans, je vécus sous le toit d’Hagar. Il ne prit jamais la peine d’apprendre mon nom, se contentant de m’appeler gamin. Je le détestais. Je le haïssais. La nuit, je rêvais de toutes les manières dont je pourrais le tuer. C’était un ivrogne, violent qui plus est. Chaque jour, il s’asseyait sur un grand fauteuil en bois de chêne, sur une estrade au fond de la salle, d’où il régnait sur ses sujets. Il se prenait pour un roi et rares étaient ceux qui remettaient ce titre en question. Les terres où nous nous trouvions étaient fort éloignées de la société d’où nous venions tous. Au Jutland, au moins, la loi régnait en maître et tous devaient s’y plier ou subir l’exil ou la mort. Dans mon cœur, j’avais l’intime conviction que l’homme qui avait tué mon père aurait dû – et allait – en répondre devant la loi des Danois. En Irlande, il n’y avait de loi que celle d’Hagar. Il prenait les filles esclaves pour son bon plaisir et frappait ceux qui osaient se mesurer à lui jusqu’à ce que leur sang imprègne le sol couvert de cendres.

Hagar était un homme complexe. Même s’il se vautrait souvent dans la débauche, notamment lorsqu’il avait bu, il respectait un code d’honneur strict qui pesait lourdement sur ses décisions et sur ses actes envers les autres hommes libres. Il ne refusait jamais un défi et il ne s’accordait jamais d’avantage particulier sur son adversaire lors d’un duel. Sa légitimité en tant que roi dépendait fortement de sa capacité à supprimer tous ceux qui souhaitaient prendre sa place. Il respectait également les anciens, les couvrant de présents et d’éloges. Il existait une assemblée du village, appelée la Chose, où de nombreuses décisions déterminantes à propos de la communauté étaient prises. Avec leur soutien, il pouvait ainsi influencer en sa faveur les opinions des hommes libres lors de chaque Chose.

Hagar n’était pas danois. C’était un Vestfaldingi, un Normand du fjord d’Oslo. Ses cheveux tombaient sous ses épaules, d’un roux étincelant à la lueur du brasier de la vaste salle. Sa barbe, du menton jusqu’au torse, formait une enfilade de nœuds. Les filles esclaves lavaient, entretenaient et tressaient sa barbe chaque jour. Il nous rappelait souvent sa lignée et ne cachait pas sa haine envers les Danois, surtout ceux qui, d’après lui, l’avaient chassé de son pays. Parfois, il me passait à tabac pour montrer à tout le monde à quel point il haïssait les Danois. Chaque fois que cela arrivait, Gyda m’aidait à nettoyer le sang de mon nez et de mes lèvres, puis à me laver et m’habiller afin que je pusse reprendre mes corvées sous peine de subir à nouveau la colère d’Hagar. Elle lui reprochait souvent de me frapper, mais Hagar avait toujours une réponse.

— Ça forge le caractère… ça le rendra plus fort, répétait-il à d’innombrables reprises.

Hagar recevait souvent des visiteurs de terres étrangères. Ils lui rendaient visite pour des échanges commerciaux, et par le commerce, Hagar s’enrichissait. Il n’avait pas besoin de se battre ni de commettre des pillages pour accroître sa fortune. L’emplacement du longphort et sa réputation attiraient les voyageurs du monde entier. Dans son longphort, on réparait leurs bateaux contre espèces sonnantes et trébuchantes. Comme il l’expliquait à ses clients, ses hommes étaient les meilleurs artisans et menuisiers de tout Midgard. Les Normands n’étaient pas les seuls à vouloir commercer avec Hagar. Les Irlandais achetaient de nombreuses marchandises apportées au longphort par les Normands, en échange d’esclaves irlandais qu’Hagar leur revendait ensuite. Ainsi, il s’était taillé une place de choix. Il profitait de chaque partie, de chaque visiteur, et sa fortune prospérait.

Hagar n’avait ni fils ni filles. Cela nous intriguait souvent compte tenu de son appétit insatiable pour les jeunes femmes. Il aurait pu être le père d’une progéniture nombreuse depuis des années. Comme il l’avait dit lui-même lors de mon séjour chez lui, cette absence de descendance le rendait vulnérable aux défis lancés par ses guerriers. Pour les satisfaire, il devait constamment leur prouver qu’il était capable de les rendre riches, sous peine de perdre son statut de roi autoproclamé au profit d’un autre bienfaiteur. Telle était la vie d’un chef de clan dans la position d’Hagar. Il avait une mission : produire des richesses et les distribuer entre ses hommes. C’était leur culture guerrière, comme je l’appris plus tard, qui incitait la majeure partie des pillages et des conquêtes. C’était ce qui définissait la vie de ces hommes voyageant pour le combat, qui quittaient leurs foyers en quête de fortune et de gloire, ces hommes que l’on appelait Vikings. Hagar avait connu de grands succès dans son jeune âge et son village témoignait de ses triomphes, preuve qu’un homme pouvait forger sa propre vie si seulement il l’osait. J’avais beau haïr Hagar, mais d’un point de vue viking, il était exemplaire.

Il y avait d’autres enfants au village, en plus des esclaves d’Hagar. C’étaient les fils et les filles des hommes libres. Une fois que j’avais terminé mes corvées, Karl, le husmän d’Hagar, me laissait jouer avec les autres. C’était un homme maigre, avec une longue tresse noire sur le menton et une vilaine balafre en travers du visage, de la naissance des cheveux jusqu’à l’arête de son nez. Le husmän était le guerrier le plus redoutable d’un chef de clan, son confident le plus proche. Les fils de Karl, Ole et Sven, passaient me voir presque tous les jours et nous nous étions liés d’amitié. C’étaient des garçons fougueux, toujours prêts à faire des bêtises, et j’aimais leur caractère. C’est à cause d’eux que j’arbore cette cicatrice au visage, bien qu’ils ne l’aient pas fait exprès. D’après mes souvenirs, Ole avait ramassé des excréments dans la soue à cochons. Son frère et lui avaient l’intention de les déverser sur leur cousin plus âgé, Inge, au moyen d’un seau suspendu au-dessus de la porte de la maison longue de leur père. Ils adoraient tourmenter Inge, un garçon cruel et méchant, qui persécutait les enfants plus petits que lui et les frappait pour le plaisir. Lors d’une bagarre entre cousins, il avait failli casser le bras de Sven avant de convaincre les parents que c’était Ole qui avait tout déclenché. Les fils de Karl voulaient se venger.

Ils préparèrent méticuleusement leur piège et déposèrent un appât pour Inge à l’extérieur. Garçon corpulent, Inge était irrésistiblement attiré par tout ce qui était comestible, et notamment son pain de seigle préféré fraîchement sorti du four. Par chance, la femme de Karl avait préparé une énorme fournée de pain dont les effluves emplissaient leur maison. Ole n’eut qu’à l’appeler pour qu’Inge traverse le village au pas de charge, le nez en l’air. Dès que la porte s’ouvrit, Sven tira sur la corde, inclinant le seau d’excréments et déversant son contenu sur la personne qui venait d’entrer.  Or ce n’était pas Inge qui avait ouvert la porte pour goûter le pain chaud. C’était Hagar.

Ole et Sven me supplièrent d’endosser la responsabilité de l’incident. J’acceptai uniquement parce que je connaissais Hagar, et je savais qu’il ne laisserait pas les garçons de Karl s’en tirer facilement. Si le roi et son husmän se disputaient pour des raisons aussi triviales que les espiègleries des enfants, les conséquences seraient désastreuses pour tout le village. En fait de punition, Hagar me frappa du revers de la main. L’anneau en or serti d’une pierre précieuse qu’il portait au majeur, le cadeau d’un partenaire commercial sans doute, ou le butin de quelque monastère, m’entama la joue du nez jusqu’à l’oreille.

Pendant toute ma période d’esclavage au service d’Hagar, je sentis brûler dans mon cœur le désir d’agir, de m’échapper et de tuer. Je devins rancunier, amer, furieux. À chaque erreur, chaque faux pas comme en font tous les enfants, j’endurais la fureur toujours plus cinglante de mon ravisseur. Ce fut durant cette période que j’acquis mes cicatrices les plus profondes et tenaces, celles que personne à part soi-même ne peut voir. Aujourd’hui, j’arbore avec fierté la balafre sur ma joue droite, car c’est un symbole de mon combat, de ma survie, de mon envie indomptable de faire quelque chose de ma vie, de me faire un nom afin que l’on s’en souvienne. Mon seul salut me venait de Gyda. Elle s’occupait de moi et elle m’aidait souvent pour m’éviter les crises de colère d’Hagar. Elle m’avait préparé une place où dormir à côté d’elle dans le quartier des esclaves de la maison du maître et elle veillait sur moi lorsque j’étais malade. Au fil du temps, nous devînmes presque inséparables. Où qu’elle aille, je la suivais. Elle s’arrangeait toujours pour que mes corvées coïncident avec les siennes. Elle m’apprit ce que signifiait donner et recevoir de l’amour, l’étreinte chaleureuse d’un autre être humain, ce dont j’avais été privé pendant ma captivité. Je savais qu’elle s’en voulait de ce qui m’était arrivé sous la surveillance d’Einaír, de ne pas avoir remarqué ce qui se déroulait pourtant sous son nez.

Après de nombreuses années au service d’Hagar, les dieux m’envoyèrent ma planche de salut. Inspiré par les dieux ou fruit du hasard, un navire arriva un jour au longphort, comme beaucoup d’autres avant lui. À son bord se trouvait l’homme qui allait changer ma vie. Le soir où ce bateau arriva, Hagar m’avait chargé de servir l’hydromel. Ma seule responsabilité était de m’assurer que les coupes des hommes d’Hagar et de ses invités demeurent constamment remplies. Pour chaque timbale vide, Hagar m’avait promis une gifle du revers de la main en fin de soirée. Les invités arrivèrent. D’après leurs vêtements, je sus que c’étaient des Vikings. Ils portaient des tuniques de couleur sombre, aux mailles épaisses et ornées de motifs. Leurs cheveux étaient courts, comme souvent chez les guerriers, et leurs barbes étaient peignées et bien taillées. Chaque homme portait un lourd sac en toile sur son épaule. Au début, je crus qu’ils étaient remplis d’eau. S’approchant du trône d’Hagar, ils déposèrent leurs marchandises à ses pieds. L’un des sacs s’ouvrit brusquement en heurtant le sol, recouvrant de sel l’estrade d’Hagar.

— Goûtez, dit l’un des Vikings.

Hagar se pencha en avant, épousseta le sel de son pied avant de le porter à sa langue. Il se rencogna dans son fauteuil avec un rictus. Par un claquement de doigts, il ordonna à ses serviteurs de prendre soin de ses invités, de les installer, de leur offrir à manger et à boire. Je m’avançai avec ma carafe et entrepris de remplir toutes les coupes d’hydromel. En passant devant le chef des Vikings, je sentis qu’il me dévisageait avec un intérêt tout particulier. Il avait les yeux bleus, de la couleur d’un ciel d’été par temps clair, des cheveux aux nuances de sable et une barbe d’un roux chatoyant. D’abord, je m’interrogeai. Je le prenais pour l’un de ces hommes dépravés qui préfèrent la compagnie des garçons à celle des femmes. À mon grand soulagement, telles n’étaient pas ses intentions. Son voisin, un homme d’apparence bien plus fruste, avec des cernes noirs creusés sous les yeux, me détailla à son tour avant de chuchoter à son oreille.

— Où as-tu trouvé cela, Eilif ? demanda Hagar à propos du sel.

L’homme qui me regardait répondit :

— Chez les Francs.

— Imagine la richesse que tu pourrais amasser, dit Hagar. Les hommes paieraient des fortunes pour du sel de cette qualité.

— Je sais, dit Eilif en buvant une rasade. 

Sa voix était nette et assurée. Il s’essuya la barbe et la moustache avec sa manche et dit :

— Au Jutland, il vaut son pesant d’argent. Ces trois sacs sont un cadeau que je te fais pour ton hospitalité, et pour la réparation de mes navires dans ton longphort.

Hagar leva sa coupe en signe de reconnaissance et but à son tour. Dès que je vis le fond de sa timbale s’incliner au-dessus de son menton, je sus qu’il allait passer la soirée à lever le coude jusqu’à l’hébétude. Pendant des heures, les hommes discutèrent, chantèrent et burent. Je courus de coupe vide en coupe vide jusqu’à ce que le feu vacille, réduit à une faible lueur. Alors que la soirée touchait à sa fin, Hake, le skald d’Hagar, s’avança sur le sol couvert de cendres pour raconter une histoire. Ce ne furent pas les exploits d’Hagar qu’il nous raconta toute la nuit durant, mais ceux d’Odin, le roi des Ases, nos dieux. Au fil des ans, j’avais entendu de nombreux récits mythologiques de la bouche de Hake, et ces histoires me donnaient toujours matière à réfléchir. Ce conte, je ne l’avais entendu qu’une fois auparavant. C’était celui du loup Fenrir, enfant de Loki, une menace pour toute la création. Odin prévoyait que la bête deviendrait si énorme qu’un jour, elle dévorerait tout Yggdrasil. Ainsi, les dieux décidèrent de la capturer. Le dieu Tyr sacrifia son bras afin d’attirer l’attention du loup, permettant à ses alliés de le vaincre et de le lier pour l’éternité. Ils attachèrent le loup dans des chaînes qui se resserraient un peu plus au fur et à mesure qu’il grandissait, si bien qu’il cessa de se développer. Odin savait que les fers qui retenaient Fenrir ne dureraient pas éternellement. Une völva, ou devineresse, prédit que le loup dévorerait Odin lors de Ragnarok, la fin des temps. 

— Ainsi, conta Hake, le monde des hommes reverra le loup.

J’écoutais son récit, laissant mon imagination vagabonder. Les images du loup tournoyaient dans mes pensées et j’avais peur. Plus que tout, je redoutais de le voir un jour.

Les hommes d’Eilif se rassemblèrent le long des murs de la salle avec des lits de camp et des couvertures pour la nuit, tandis qu’Hagar s’affalait sur son trône, une coupe à moitié pleine dans sa main molle. Ses ronflements ébranlaient le sol comme le tonnerre de Thor, mais tout le monde semblait s’en accommoder. Alors que les hommes s’endormaient, les autres esclaves entrèrent dans la salle afin de nous aider à débarrasser les tables et à emporter les verres et les assiettes. Gyda se porta volontaire pour nettoyer le sel aux pieds d’Hagar. Elle balaya le sol avec délicatesse, prenant soin de ne pas heurter son maître de peur de le réveiller. Tout semblait bien se dérouler jusqu’à ce qu’Hagar s’éveille sans raison, dans un ronflement retentissant. Apercevant Gyda à ses pieds, il tendit sa main droite et lui empoigna le bras. Lorsqu’il la retourna, elle comprit instinctivement ce qu’il voulait. Hagar était un individu méprisable et lubrique. Il se pencha pour lui humer le cou, lui tira les cheveux et passa son autre bras autour d’elle pour lui palper la poitrine à travers sa robe. Je ne l’avais encore jamais vu poser les yeux sur une femme de l’âge de Gyda. En le voyant agresser celle que j’en étais venu à aimer, la seule figure maternelle dans cet endroit maudit, je sentis une rage intense s’embraser en moi.

Sans réfléchir, je me ruai vers le trône. Les mains vides, je bondis vers Hagar et Gyda. Elle avait fermé les yeux, des larmes coulaient sur ses joues et elle ne me vit pas. Dans la pénombre, même Hagar ne m’aperçut pas tout de suite, mais il eut tôt fait de comprendre. J’agrippai la garde de son épée, la dégainai d’un mouvement brusque et ramenai la pointe de la lame vers son torse. Tout s’était passé si vite que je crus avoir réussi. Je crus avoir tué Hagar. Or, avant que la lame ne s’enfonce dans sa chair, Hagar tendit le bras et m’arracha l’épée des mains, me repoussant d’un violent coup de pied. Projeté en arrière, j’atterris dans la terre et la cendre en contrebas, loin du trône.

— Je vais te tuer, gamin ! tonna Hagar.

Gyda tira sur sa barbe et ses vêtements pour l’arrêter, mais l’homme était fort et il l’écarta aisément. Brandissant son épée, il la pointa vers moi. Encore sous le choc de la chute, le souffle court, je gisais à terre, inerte. La cible idéale pour un guerrier ivre. 

— Arrête ! s’écria soudain une voix.

— Ne te mêle pas de ça, Eilif, dit Hagar en postillonnant. Ce que je fais avec mes esclaves ne te regarde pas.

— Je vais l’acheter. Combien pour le garçon ? fit Eilif en sortant de l’ombre.

— Il n’est pas à vendre, rétorqua Hagar.

— Tout est à vendre, vieil ami.

— Pourquoi ? Pourquoi acheter ce gamin ? demanda Hagar. Il n’en vaut pas la peine ! Il vient d’essayer de me tuer avec ma propre épée. Mieux vaut un esclave mort que rebelle.

— Ton prix sera le mien, insista Eilif. 

Hagar baissa son arme.

— Tu le veux ? Il est à toi. Ça fait des mois que je comptais me débarrasser de ce petit démon. Il ne cause que des ennuis depuis le début. Je n’aurais jamais dû accepter de le prendre. Il a le même fond que son père !

Dans un accès de colère, Hagar s’éloigna à grandes enjambées vers sa chambre, derrière son trône. Je me ressaisis lentement et Eilif tendit la main pour m’aider à me lever. Admiratif, je regardai l’homme qui avait osé tenir tête à Hagar. Il baissa les yeux vers moi avec un sourire avenant qu’aucun homme ne m’avait encore jamais adressé.

— Pourquoi m’avez-vous sauvé ? lui demandai-je.

Il posa un genou à terre et me répondit en me regardant droit dans les yeux :

— Tu vois cet homme, là-bas ? demanda-t-il.

Il désignait celui qui était assis à côté de lui pendant le banquet. J’acquiesçai en silence.

— Il s’appelle Egill. Son don est unique : il peut communier avec les royaumes de l’au-delà. Et sais-tu ce qu’il m’a dit ?

— Non, répondis-je, les yeux rivés sur Egill. 

— Il dit que tu as un destin extraordinaire.

 

Aout 2019

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